BASTIEN DE LA BASTIDE (Conte de Noël)



Bastien de la bastide est un conte de Noël de Jean-Michel Touche, rehaussé par les belles illustrations de Jean-Christophe Moreau.

Paru aux Editions de Mailletard en 2001, ce livre est aujourd’hui épuisé.

Le Blog des Messagers de l’Alliance vous propose  de découvrir cette mystérieuse histoire en dix épisodes, jusqu’à Noël, avec aujourd’hui son premier chapitre.

Chapitre 1   (Une ombre dans la bastide)


C’est à la pleine lune de juin que je l’ai vue pour la première fois.

Je revenais d’un long voyage au cœur de l’Amazonie où je pensais avoir vécu des émotions fortes pour le restant de ma vie.

Oui, je croyais avoir vu les choses les plus étranges, depuis les trajets en pirogue sur des rivières infestées de piranhas, jusqu’aux fumées d’herbes hallucinogènes que j’avais respirées, entre l’assourdissant grondement des cascades éternellement surmontées de vapeur d’eau et la rencontre inopinée d’un groupe de chasseurs indiens au visage peu amène, depuis le python sortant de sa léthargie, qui déroule ses anneaux pour s’approcher silencieusement de vous, jusqu’au serpent de mort strié de jaune et de vert, qui se détache de la branche sur laquelle il semble vous attendre de toute éternité. Oui, j’avais certainement vécu les choses les plus étranges.

Seulement voilà :  l’extraordinaire, quand on le rencontre à sa porte, est plus troublant que tout ce que l’on peut vivre dans les régions de l’aventure lointaine.

C’était donc la pleine lune.

Laura, ma femme, dormait profondément, les mains posées sur son ventre comme pour mieux communiquer avec l’enfant qu’elle attendait.

–  Christophe, m’avait-elle dit avant de se coucher, il va falloir lui choisir un nom, à ce petit.

Je savais que le décalage horaire et les images fortes du voyage qui s’achevait, m’empêcheraient de trouver le sommeil. Aussi avais-je décidé de sortir et de marcher un moment dans les rues désertes de la bastide.

Depuis toujours, l’hiver aussi bien que l’été, j’aime parcourir les rues de mon village lorsque l’on n’y entend plus le moindre bruit. De tous les lieux où le hasard a conduit mes pas, il n’en est aucun qui fasse naître en moi une émotion aussi profonde. Cela ressemble à une mélodie qui prendrait sa source dans le passé et viendrait m’attacher aux pierres dont sont bâties les demeures les plus anciennes. Un lien mystérieux dont je cherche en vain l’origine.

Nichée sur un promontoire, telle une citadelle, la bastide domine une plaine immense dont les blés, juste avant la moisson, s’agitent comme des vagues, les jours de vent. Elle évoque un navire amiral qui régnerait sur un océan végétal.

Pour moi qui parcours le monde à la recherche de l’extraordinaire, c’est ici, et ici seulement, que je me ressource.

Oui, c’était la pleine lune.

Il pouvait être minuit. Une heure peut-être. Mais guère davantage.

Les mains dans les poches, le col de mon blouson relevé pour me protéger d’un petit vent malicieux et frais, je marchais sous les galeries de la place des Arcades. À quelques pas d’ici ma femme portait en elle une promesse de vie. Je tentais d’imaginer le visage de cet enfant à venir. Pour mieux conserver jusqu’au bout l’émerveillement, nous avions refusé de savoir s’il serait fille ou garçon. Et je me sentais plein d’amour pour Laura.

Rien ne bougeait dans le village dont seul le bruit de mes pas troublait le silence.

Brusquement, je sursautai.

On aurait dit que quelqu’un, ou quelque chose, venait de me frôler. Je regardai autour de moi. Il n’y avait personne. D’ailleurs dans mon village, on dort à cette heure-ci.

Retrouvant mon calme, je me moquai de ma réaction incontrôlée. J’allais hausser les épaules quand, soudain, j’eus à nouveau l’impression vague d’une présence.

–  Il y a quelqu’un ? demandai-je, mais à voix basse pour n’éveiller personne.

Dans le silence qui suivit ma question, je crus entendre comme un fou rire léger. Une sorte de chuchotement amusé, à peine perceptible.

C’était ridicule puisqu’il n’y avait personne…

Je me traitai d’imbécile lorsque, subitement, au centre de la place, je vis une ombre en mouvement. Une ombre qui jouait dans les rayons de la lune. Au bout de quelques secondes elle fit trois tours sur elle-même puis s’approcha des arcades et vint se fondre dans l’obscurité.

Je répétai ma question sans obtenir plus de réponse que la première fois.

Ce qui était singulier, et il me fallut quelques instants pour en prendre conscience, c’est que cette ombre venait de nulle part. J’avais beau regarder, tourner la tête dans toutes les directions, la place était vide. Pourtant je n’avais pas rêvé. Je venais bien de voir une ombre, là, devant moi, qui se déplaçait, qui tournait sur elle-même, dansait, regagnait les grands arcs de la place pour s’y cacher un instant et repartir ensuite jouer dans les rayons de la lune.

Un frisson me parcourut.

Mettant tout ça sur le compte de la fatigue, je revins chez moi sans faire de bruit afin de ne pas troubler le sommeil de Laura. Nous habitons un petit appartement qui donne sur la place des Arcades. Une fois rentré, je m’approchai par curiosité de la fenêtre et j’écartai de la main le lourd rideau de velours afin de jeter un coup d’œil sur la place.

Tout était normal.

Au moment où j’allais laisser retomber le rideau, je sentis contre ma nuque le souffle de ma femme. Elle avait dû s’éveiller malgré mes précautions, et s’était approchée sur la pointe des pieds sans que je l’entendisse. Laura posa ses mains sur mes épaules.

– Viens Christophe, murmura-t-elle, il est tard.

Prenant ma main et la posant sur elle, Laura ajouta : « Sens l’enfant comme il remue, ce soir. »

 

(à suivre…)

3 Réponses

  1. Jean-Michel

    C’est réussi, on a envie de connaître la suite…

    Amitiés
    Claude

  2. Jean-Michel, merci beaucoup pour ces moments privilégiés que la lecture de votre blog nous accorde. J’attends impatiemment les prochains épisodes.

    • Merci pour cet encouragement, Julia !

      Les prochains épisodes de « Bastien de la bastide » seront normalement publiés chaque samedi, à l’exception du 3ème chapitre qui paraîtra le jeudi 4 novembre, car le samedi suivant je participe au Salon du Livre de Brive.

      Bonne lecture !

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